Sur l’instant, un adolescent dans la fine fleur de ses boutons ne se dit pas souvent que « c’est bien d’avoir 14 ans ». Mais pouvoir revivre, adulte mûr, bien mûr, les émois de sa jeunesse est une expérience bouleversante. Comme le sont, en douceur, Quartier lointain, album étalon du mangaka Jirô Taniguchi, et la pièce qu’en a tirée Dorian Rossel. De la BD, le metteur en scène genevois extrait une farandole d’exclamations, de moments de grâce jamais complètement naïfs, car toujours cernés de cette ombre, la fuite du père, qui brisera un foyer japonais.
Allô maman bobo
À 48 ans, Hiroshi est un homme d’affaires informe, oublieux et oublié de sa femme et ses enfants. Un jour, de retour chez lui, il prend sans le vouloir le train en sens inverse, et débarque dans sa ville natale. Il n’y reconnaît plus rien, s’évanouit sur la tombe de sa mère, pour se réveiller, une trentaine d’années plus tôt, dans son corps d’ado, quelques jours avant que son père, sans prévenir, ne se fasse la malle pour de bon. Le spectacle oscille alors entre l’euphorie d’Hiroshi, rejouant, en mieux, les moments clé de sa vie d’alors. Un premier amour, la première biture…, et sa tentative de comprendre, sinon éviter, l’abandon paternel.
Grandeur et petitesse
Le génie de Dorian Rossel est de régir ce ballet avec l’ingéniosité d’un enfant. Et donc les moyens du bord. Comme éclairée à la lampe de poche, la scène recrée un monde avec trois fois rien, des panneaux coulissants, des matelas, un cerceau pour figurer la grand-mère en chaise roulante, une casquette pour retrouver le petit garçon, et surtout des gestes, presque une ronde. Les règles en sont données d’emblée : les comédiens jouent comme des enfants, ou plutôt à être les enfants qu’ils ne sont plus. Le rythme n’en est ralenti que pour retrouver, en des pauses stupéfiantes, les angles de vue, les cases dessinés par Taniguchi. Et mesurer ainsi le chemin parcouru. À la fin, Hiroshi, redevenu lui-même, pourra dire à ce père perdu, peut-être croisé, « je suis grand maintenant ». Magnifique.
Christophe Jacquet
Photos : Carole Parodi.
Mardi 31 janvier et mercredi 1er février à 20h30 au Toboggan, à Décines. De 8 à 20 €. Tél. : 04 72 93 30 00. www.letoboggan.com
Lire l’entretien avec Dorian Rossel dans Exit n°8.

