L’écriture d’Arne Lygre n’est pas banale : des personnages indéfinis (« Moi », « Mon amie »), narrateurs, se racontent sur une scène, y compris en parlant d’eux-mêmes à la troisième personne. Tout ce qui est ressenti est dit à la première personne : « Je suis heureuse. C’est ici que je vivrai la vie que j’ai quittée ». Tout ce qui est figuré, notamment dans l’espace, bascule à la troisième : « Elle est allongée. Elle va faire la fenêtre. » Le procédé, qui pourrait être fastidieux s’il n’était pas joué par une troupe de comédiens aussi impressionnante, finit au contraire par créer une dramaturgie des plus originales. Il permet de rendre « théâtraux » les gens ordinaires, sans histoires, auxquels Arne Lygre s’est toujours intéressé. En partance, ses personnages se projettent sans cesse ailleurs et surtout tentent de se mettre à la place de l’autre, éprouvant tour à tour le manque, la peur de la perte ou l’amour, dans une pièce où le désir de vie ne cesse d’affleurer.
Le drame de ces personnages, c’est leur chance : ne jamais se suffire à soi-même. C’est sans doute ce qui donne cette tonalité si particulière à cette pièce toute fraîche, créée pour la première fois en France, beaucoup trop attentive au besoin des autres pour être abstraite. Il y a une forme d’humilité gaie chez Arne Lygre, une façon de n’être pas grand-chose tout seul mais de parvenir à continuer d’exister en lien avec les autres, ce lien que même en rêve les personnages tiennent toujours à préserver. En ce sens, le dramaturge norvégien est une sorte de réaliste fantasmatique, horloger de l’intime décrivant le plus précisément possible ces personnages en train de s’inventer des vies, ou repenser à ce qu’ils ont vécu.
Grands acteurs et scéno magnifique
La scénographie splendide de Stéphane Braunschweig rend on ne peut mieux lisible cette écriture toujours dédoublée. Le décor en boîte au premier plan se
démultiplie en espace gigognes dans la profondeur du plateau comme les pensées des personnages. Jusqu’à s’inverser en fin de spectacle où Annie Mercier, immense actrice à la voix de fumeuse, regarde la vie qui reprend au premier plan depuis le fond de scène pendant que son image s’évapore dans la projection vidéo. Le deuil, l’exil, la rupture amoureuse, on peut tout projeter sur les mots d’Arne Lygre. Ce qui est sûr, c’est que peu d’écriture ont touché d’aussi près l’attachement d’autant plus fort à la vie qu’elle est éphémère. L’arrivée du mari (Alain Libolt, exceptionnel) est l’occasion d’un dialogue magnifique : « Rien ne dure, il y a des êtres humains derrière tout ça ». Avant qu’une étrangère ne lui redonne confiance et qu’il conclut : « Je ne peux pas y arriver tout seul ». Le spectacle est d’autant plus beau qu’en contrepoint d’une scénographie irréelle, superbement éclairée, les comédiens, tous épatants, gardent un jeu on ne peut plus incarné, faisant entendre derrière les mots ces sentiments précaires, envahissants, qui nous dévorent dès que la vie nous échappe.
Luc Hernandez
Je Disparais d’Arne Lygre mis en scène par Stéphane Braunschweig, jusqu’au 28 janvier au TNP à Villeurbanne. www.tnp-villeurbanne.com

