Illusions : le théâtre retrouvé

Théâtre & danse

   Publié par Luc Hernandez le 6 juin 2016
On a vu
on a aimé
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Avec Illusions, nous voilà conviés à un drôle de banquet, autour de deux longues tables aux verres d’eau démultipliés. Une jeune femme commence à raconter son histoire, sentimentale, poignante (Clémentine Allain, en apesanteur), avec une foi dans l’humanité qui vous ferait tomber en amour ad vitam en sortant. Premier vertige : on comprend peu à peu que cette jeune femme raconte l’histoire d’un couple plus âgé, accompli, revenu de tout. Par la force des choses, celles que la pièce va justement nous apprendre. Deuxième vertige : on respire avec elle, on a la gorge nouée en même temps qu’elle, comme si notre meilleur(e) ami(e) nous racontait l’histoire de sa vie. C’est le miracle du metteur en scène, Olivier Maurin : parvenir à une direction d’acteurs d’une délicatesse à travers laquelle le travail n’apparaît jamais. Comme s’il nous donnait l’illusion de jouer à la place des acteurs. Avec ce talent particulier d’effacer les contingences du théâtre pour laisser traverser un texte dans toute la plénitude de ses émotions.

 

Allez-y en courant et sans dormir

 

Après En courant, dormez !, spectacle en état de grâce d’Oriza Hirata donné à l’Elysée puis au TNP, il renouvelle l’exploit ici avec la partition sinueuse d’un jeune écrivain russe qu’on ne connaissait pas, Ivan Viripaev. C’est le troisième vertige : écrit comme un jeu de couples homme-femme, le texte se déploie en monologues enlacés, évitant presque tout dialogue, composant une mélodie pour quatre voix dans laquelle chaque comédien(ne) se dédouble pour raconter un amour de couple par la fin. C’est simple comme « bonjour », le mot qui commence la pièce : quatre jeunes comédiens viennent nous raconter des histoires, jouant en permanence des fausses pistes du « véritable amour », alors qu’il s’adressent à nous un à un avec la force du témoignage. Chaque acteur garde sa nature (Arthur Fourcade, Fanny Chiressi, Mickaël Pinelli prennent la suite). La puissance des sentiments est telle que le spectacle évite en permanence l’écueil de l’exercice de style. On sourit, cueilli par l’humour planqué au coin d’une phrase par Viripaev, comme on vibre à ce château de cartes des illusions qui tombent une à une jusqu’à ce que mise à nu s’ensuive. « Une petite pose s’impose », comme le répète l’auteur dans un rythme savamment orchestré . Un simple I phone de branché sur une baffle, et Olivier Maurin en profite pour passer une version démente et rarissime de « My Way » par Nina Simone (pour les amateurs, la version du 18 décembre 1971 sur le plateau de l’émission « A la manière deux » sur Antenne 2, inédite au disque, lien ci-dessous). C’est tout lui : faire du théâtre à sa façon, inédit, vivant, habité, le plus simplement du monde mais avec un talent et une foi qui ne doivent rien à personne. Ces Illusions en plein cœur resteront pour nous un des grands spectacles de la saison.

 

Luc Hernandez

 

Illusions d’Ivan Viripaev. Mise en scène Olivier Maurin. Au théâtre de l’Elysée jusqu’au vendredi 10 juin. 10 / 12 €. www.lelysee.com

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