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Le vrai prix des spectacles

Et si la culture dite « populaire » était celle qui coûte le plus cher ? Et si on pouvait se faire plaisir en allant voir autre chose et en dépensant moins ? Tour d’horizon, non exhaustif mais instructif, des tarifs des sorties culturelles…

L’opéra serait-il en passe de devenir un spectacle bon marché ? La question est un brin provocatrice, mais toujours est-il qu’on peut aller à l’opéra à partir de 5 € au lieu de 10 € pour aller voir le dernier James Bond sans abonnement dans un multiplexe. Et si on se damnerait volontiers pour aller voir jouer Gourcuff, une place de ce sport qu’on dit si populaire et qu’on appelle le football coûte beaucoup plus cher, dans toutes les catégories, qu’un fauteuil pour écouter la Castafiore. Bref, quand on parle tarif et accessibilité, il y a des idées reçues auxquelles il vaut mieux s’attaquer bille en tête et il y a du boulot.

Vous avez dit « populaire » ?

Lady Gaga fin 2010 pour 95 €

Rappelons une évidence : c’est souvent ce qui est annoncé comme « populaire », c’est-à-dire supposé touché le plus grand nombre, qui coûte le plus cher. Un seul coup d’œil sur la liste des tarifs des spectacles les plus attendus de l’automne pourrait bien provoquer une trouée dans votre porteuille. Il aura fallu 50 € pour voir Jean-Pierre Marielle sur la scène du Théâtre Tête d’Or au mois de septembre, théâtre de boulevard s’il en est, il est vrai sans subventions. Il faudra en compter 20 de plus pour voir Eddy Mitchell ou Michel Sardou, sans parler de Jean-Michel Jarre qui, sans doute parce qu’il est l’enfant du pays, pointe à 84 €. Presque les 88 € que vous demandera Eve Ruggieri pour présenter Carmina Burana à la Halle Tony Garnier. Mais le sommet (de l’automne) est atteint avec la comédie musicale de Lady Gaga et ses 95 €. De quoi craquer un billet de 100 euros dont d’habitude on ne connaît même pas la couleur, et s’endetter pour Noël. Même les comiques, seuls en scène, si populaires et si nécessaires en temps de crise, ne semblent pas tout à fait avoir envisager les difficultés économiques dans leur amour du public. La plupart du temps sans musicien, ils situent tous leur valeur boursière au-dessus de 40 €, même lorsqu’ils sont très attachés au service public : 42 € par exemple pour Stéphane Guillon. De quoi rider sévèrement les zygomatiques.

Rock’n’roll attitude

Les Tindersticks à 16 €

Le plus impressionnant, c’est qu’il devient désormais difficile de trouver un concert rock, même de modeste pointure, qui ne dépasse pas les 20 € quand ce n’est pas plus : 31 € pour Morcheeba au Transbo quand Jeff Beck aligne les 60 € à l’Amphithéâtre de la Cité internationale. Même les BB brunes ou Izia encore prépubères de la rock’n’roll attitude avoisinent les 25 euros.
Heureusement, il y a encore quelques lieux qui résistent, notamment en musiques actuelles. L’Epicerie moderne à Feyzin propose les Tindersticks à 16 €. Sans leur grand art, on aurait pu les prendre pour des lilliputiens. Les Échos Sonores aussi voisinent avec les 12 € pendant l’année en attendant les chaudes Nuits du mois de mai, plus élevées sur l’échelle sociale. Au Clacson à Oullins, Marion Bornaz continue de défendre vaille que vaille un rock accessible : « C’est vrai que les frais artistiques et les coûts de fonctionnement des structures ne cessent d’augmenter. Mais certains artistes en profitent », explique-t-elle. « Les concerts de rock ont augmenté lorsque le rock a basculé dans l’industrie. Les petits lieux comme le nôtre restent accessibles pour ne pas être dans la simple consommation mais promouvoir d’autres modes de vie, que ce soit par la musique ou que ce soit entre les gens. C’est aussi une sortie sociale que d’aller au concert. De ce point de vue, le plus populaire est finalement souvent le plus élitiste parce que c’est ce qui coûte le plus cher aux gens. »
Reste que fabriquer un spectacle et faire tourner une structure coûte de plus en plus cher et que le Clacson, une des salles de concert les moins chers de la région avec Le Périscope à Lyon, a dû se résoudre à augmenter son tarif de 8 à… 9 € !

Les planches et les prix planchers

UGC à Lyon, près de 10 € la place... mais des abos illimités pour 20 € / mois

C’est le même problème au niveau du théâtre public qui connaît une grave crise de financement. Il est rare, même au café-théâtre, de trouver des tarifs hors abonnement à moins de 15 €. À part à l’Ensatt ou à l’Elysée qui oscillent autour de 10 ou 12 €, la moyenne des scènes de théâtre oscillent autour de 20 €… ce qui est beaucoup du point de vue du spectateur mais ne suffit pas toujours à payer correctement les créateurs d’un spectacle. C’est ce qui a motivé Cathy Bouvard, directrice déléguée des Subsistances à faire un « choix politique » en matière de tarification : entre 6 et 12 € le plus souvent, tout en proposant de nombreux spectacles à 5 € ou gratuits lors des fameux « week-ends » des Subs. « Ça nous prive incontestablement de recettes, ce qui fragilise la structure. Mais c’est ce qui permet d’entretenir la curiosité du public. Les gens viennent découvrir sans forcément savoir ce qu’ils vont voir. Il y a une forme de bienveillance et d’ouverture. » Le refus de proposer un abonnement va dans le même sens, explique la directrice. « L’idée d’abonnement s’adresse à un public déjà formé, cultivé. Notre mission consiste aussi à former un public aux arts contemporains. Ne pas passer par l’abonnement, laisser le travail des artistes en résidence accessible gratuitement nous permet d’avoir un public plus jeune et plus varié. L’idéal pour moi serait de faire un prix en fonction du coefficient familial, mais c’est malheureusement impossible à mettre en pratique ! ».

Inversion des valeurs

À voir les faibles prix pratiqués comparativement par les musées et les salles d’exposition (de 4 à 9 €, sans compter la gratuité de l’ensemble des galeries d’art contemporain), tout se passe finalement comme si la culture qu’on dit classique (opéra, beaux-arts), souvent taxée d’élitisme par des politiques et des médias pas toujours responsables, était devenue un peu trop silencieusement la plus accessible. Alors que dans le même temps la culture pop (cinéma, rock) n’a cessé de profiter de sa publicité pour augmenter insidieusement ses tarifs. En clair, l’opposition entre culture élitiste et culture populaire est un contresens en matière de tarifs et d’accès. Il arrive même qu’on les confonde pour le plus grand plaisir des spectateurs. L’OL et l’Auditorium se sont associés pour créer les places « Fauteuil et Tribune » il y a quatre ans. Pour 20 €, un spectateur peut aller voir un match à Gerland et un concert de l’ONL. Un tarif défiant toute concurrence. Du coup, on croise souvent Boomsong au concert. Avec un peu de chance, on pourrait bientôt y voir Gourcuff.

Luc Hernandez

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