Fini les espagnolades, la Carmen d’Olivier Py est une femme de chair et de sang, artiste de cabaret, libertaire, qui donne son corps en spectacle et choisit ses amours à son gré. Dans un théâtre dans le théâtre au rideau rouge passé aux lumières de la rampe, elle surgit un serpent sur les épaules pour chanter le danger (« Prends garde à toi »), devant un choeur médusé assis au premier rang. Comme d’habitude, la scénographie de Pierre-André Weitz est exceptionnelle, gigantesque manège tournant faisant aussi bien ressortir la féérie du monde du spectacle que la noirceur des bas fonds de cette France d’immigrés et d’hors la loi, aussi violente que flamboyante. Joyeusement subversif,
Olivier Py transforme les ouvrières en meneuses de revue et Don José en clown lorsque ses amours deviennent par trop ridicules. Le monde du cabaret convient à merveille la santé de la musique de Bizet, à ses couleurs et à ses contrastes, en même temps qu’il expédie les quelques faiblesses du livret. Le ton est donné d’entrée de jeu : une fille de joie se déshabille et remplace le drapeau français sous l’hôtel de police par son déshabillé. Enlevée, poétique, tournoyante jusqu’au vertige, cette Carmen se déconstruit peu à peu pour terminer dans un superbe corps à corps, décor à nu, sur la loi la plus arbitraire du désir et du refus. Après avoir dansé ensemble, les deux amants au combat dansent littéralement l’un contre l’autre.
Filles de joie
Au pupitre, Stefano Montanari rend toute la joie luxuriante de cette musique à tubes, redoutable à diriger en même temps qu’un sens profond du contraste et du drame, formidablement rendu par un orchestre de l’Opéra de Lyon des plus expressifs. Vocalement, c’est le Don José du Coréen Yonghoon Lee, d’une puissance phénoménale qui n’exclut jamais la nuance, qui fait littéralement décoller la salle dans ses airs les plus poignants. La Carmen de Josè Maria Lo Monaco ne manque ni de formes ni de sensualité, même si sa prononciation laisse parfois à désirer. Dans le rôle de Micaëla, sacrifié par le livret, Nathalie Manfrino joue les grandes tragédiennes avec une maîtrise vocale stupéfiante, campant la part romantique que le metteur en scène a délibérément choisi d’occulter chez les deux protagonistes. Eloge du chant et de la danse comme la résistance flamboyante des minorités contre toute forme d’asservissement, cette Carmen festive et subversive, drôle et tragique, forme un des plus beaux joyaux du tandem Pierre-André Weitz / Olivier Py. Du grand spectacle politique et populaire, visuellement époustouflant, royalement servi par les choeurs et les interprètes. Un grand moment.
Luc Hernandez
Photos : Jean-Louis Fernandez / Opéra de Lyon
Carmen de Georges Bizet mis en scène par Olivier Py, direction musicale Stefano Montanari. Du 25 juin au 11 juillet. Retransmission en léger différé sur la place des Terreaux samedi 7 juillet à 21h45.

