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« Puccini était un playboy, pas un critique social ! »

David Pountney réussit son Trittico de Puccini avec un parfait éclectisme, aidé par la talent sans limite de son décorateur attitré, Johan Engels (qui signe aussi les décors du fabuleux Von Heute von Morgen de Schoenberg, mis en scène par John Fulljames, donné en complément de programme). Néoréalisme italien pour le drame de la jalousie qu’est Il Tabarro, musicalement très inspiré ; onirisme kitsch dans une sorte de couvent-sauna, idoine pour Suor Angelica, drame religieux un peu trop sucré côté livret ; comédie mafieuse à la façon de L’Honneur des Prizzi de John Huston pour un Gianni Schicchi d’anthologie, seule comédie de Puccini, avec un décor merveilleux en coffres-forts branlants surplombés d’une carte postale de Florence. Un must à ne pas rater.

Entretien exclusif.

Tragédie, mélodrame et comédie : les styles, les lieux et les époques de chaque élément du Trittico de Puccini sont différents. Les concevez-vous séparément ou comptez-vous maintenir une certaine unité entre les trois volets ?

David Pountney : « Ces trois opéras n’ont rien à voir ensemble, si ce n’est qu’ils sont prévus pour la même soirée. Une arche du décor servira de lien d’un opéra à l’autre pour maintenir un semblant de cohérence, mais les atmosphères seront passablement différentes. J’ai récemment écrit un opéra, « Kommilitonen », avec trois histoires séparées qui s’entrecroisent, mais ça n’a rien à voir avec ce que voulait faire Puccini.

La mort ou la fatalité peuvent être vues comme une sorte de fil rouge dans chacun des opéras…

Vous pouvez lire la mort ou la fatalité dans le destin de chaque être humain ! C’est beaucoup trop vague pour servir de quelconque fil rouge ! Je ne pense pas d’ailleurs que Puccini ait cherché une quelconque signification. Ce qui est impressionnant chez lui, c’est précisément qu’il peut se fondre dans tous les styles et en tirer un maximum d’émotions, quelque soit le sujet. L’amour et la mort l’ont certes particulièrement habité, et le grand air de Suor Angelica est de ce point de vue un des très beaux moments de la partition. C’est un opéra sous-estimé. C’est vrai qu’il est un trop chargé en saccharine (rires), mais c’est ce qui plaît au public. Généralement, c’est l’opéra qui a le plus grand succès, et c’était bien le but de Puccini !

Qu’est-ce qui vous semble le plus inventif ou le plus impressionnant dans sa musique ?

Je ne suis pas sûr que Puccini ait été très inventif, mais c’était un expert hors-pair. Janacek, par exemple, a été sans doute un compositeur mais beaucoup plus inventif, mais à bien des égards moins doué. Il y a une facilité insolente chez Puccini, mais ce qui m’impressionne le plus, c’est sans doute sa parfaite maîtrise du temps dramatique. C’est vraiment un compositeur de l’action. C’est comme s’il écrivait la musique d’un film qui n’existe pas et qu’il doit inventer par lui-même. De ce point de vue, Il Tabarro est vraiment la plus belle musique de film noir qui n’ait jamais existé ! Et Gianni Schicchi, une comédie parfaitement huilée.

Pensez-vous que la musique de Puccini soit dépourvue de psychologie ?

Certainement. Si j’ai utilisé le terme de « film noir », ce n’est pas pour rien, même si je suis bien conscient que c’est parfaitement anachronique. Puccini est vraiment un compositeur de l’instinct, qui joue l’action d’une certaine façon. Les motivations des personnages ou l’architecture du drame ne l’intéressent pas plus que cela. C’est pour ça que vouloir le mettre en scène de façon réaliste est absolument ridicule. Dans ma mise en scène, je fais attention aux effets réalistes de la musique quand ils ont à voir avec l’action mais pour le reste, je préfère une certaine stylisation.

Gianni Schicchi est une comédie burlesque autour d’un enterrement. Y voyez-vous une forme de satire sociale ?

Je sais que l’opéra a parfois été interprété sous cet angle. Moi je pense que Puccini était un play boy, pas un critique social ! (rires)

Vous avez dirigé nombre de productions à l’English National Opera. Pensez-vous qu’il existe une tradition narrative dans le théâtre anglais, le souci de raconter une histoire, à l’opposé d’autres traditions européennes comme par exemple le Regaie Theater à l’Allemande ?

J’aime bien raconter une histoire, même si je peux le faire de façon excentrique ou sens dessus dessous. Le Regie Theater est à mon sens maintenant franchement dépassé. Il m’a passablement ennuyé. Au théâtre allemand, je préfère le théâtre gourmand !

Pensez-vous qu’il existe un esprit particulier chez les metteurs en scène anglais pour conjuguer à la fois le souci narratif et la création formelle ?

J’espère que l’esprit n’est pas réservé qu’aux seuls metteurs en scène anglais ! (rires)

Vous avez aussi mis en scène beaucoup d’opéras modernes ou créé d’opéras contemporains. Ne trouvez-vous que les maisons d’opéra sont souvent trop frileuses ou conservatrices en reprenant toujours des mises en scène à l’ancienne toujours autour du même répertoire, comme à Paris en ce moment ?

Je ne croix pas malheureusement que ce soit une petite tendance. Je pense qu’elles sont désespérément conservatrices ! Heureusement qu’il nous reste Lyon ! (rires)

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Luc Hernandez

Photos : Bertrand Stofleth

Il Trittico de Puccini mis en scène par David Pountney. Jusqu’au 13 février à l’Opéra de Lyon, à voir en intégralité ou séparément avec des compléments de programme, dans le cadre du festival Puccini Plus. www.opera-lyon.com

 

 

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