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Reflet dans un oeil d’or

Il est le chef de file du nouvel Hollywood. Avec ses collègues quadras Darren Aronofsky (Black Swan), Christopher Nolan (The Dark Knight, Inception), et Paul Thomas Anderson (There Will Be Blood), il a redéfini les rapports de force des auteurs face aux studios, retrouvant ainsi l’esprit de la génération des années 70. Ces Spielberg, Coppola, Lucas, Scorcese, qui ont su redonner un nouveau souffle à un cinéma hollywoodien alors en profonde crise d’inspiration. Ce nouveau carré d’as partage avec ses aînés d’avoir su faire valoir ses ambitions artistiques au sein du système, avec succès commercial à la clef.

La réussite de David Fincher est la plus emblématique. Avec son profil de jeune surdoué, on a pu s’interroger à ses débuts sur sa capacité à construire une oeuvre sur la durée sans sombrer dans la facilité et galvauder son talent dans du cinéma de série anonyme. Après un premier job chez ILM, la compagnie d’effets spéciaux de George Lucas, il se lance dans la réalisation de publicité et de videoclips où ses qualités explosent déjà : une parfaite maîtrise de la technique et une capacité à faire de la « belle  image » au kilomètre avec une facilité déconcertante. Le très chic Vogue de Madonna, c’est lui !

Des Aliens aux serial killers

Repéré par La Fox, il entre au cinéma par la très grand porte et se voit confier la réalisation de Alien 3, un projet aussi spectaculaire que potentiellement fatal : victime de nombreux problèmes techniques et financiers, la production du film va s’avérer cauchemardesque, et ce troisième épisode, charcuté au montage, fait un bide total. Echec injuste pour un film extrêmement ambitieux dans son propos, entre fable mystique et huis clos paranoïaque, où Fincher jette les bases de son travail : jouer avec tous les moyens du cinéma pour plonger le spectateur dans des univers visuels forts et inédits, au service d’une exploration des aspects les plus sombres de la société et de la psyché humaines.

Cette double ambition va s’épanouir avec le plus grand bonheur dans le thriller. Son deuxième film, perle noire magnifique et terrifiante, s’impose comme un chef-d’œuvre instantané. Seven va renouveler les codes esthétiques et les thèmes du polar urbain américain et influencer durablement le cinéma de genre et les séries télé. Jusqu’à son générique d’ouverture, imité depuis à l’envie. The Game et Panic Room continueront de creuser le sillon, plaisant exercices de style.

Dans ta gueule

Avec Fight Club, Fincher frappe à nouveau un grand coup. Ce manifeste grunge d’un XXe siècle finissant va marquer son temps. Même si en dehors de cet intérêt socio-historique, le culte que ce film inspire encore aujourd’hui laisse perplexe. Désolé pour le fan club, mais Fincher semble s’être égaré dans un maniérisme un peu vain et les effets faciles, pour filmer un scénario immature sur les affres de la vilaine société occidentale.

Aux antipodes de ce cinéma d’adolescent attardé, il va boucler ce cycle de films de genre par une somme, un monument : Zodiac nous plonge au coeur des années 70 en suivant l’affaire restée irrésolue de l’un des pires serial killers de l’histoire américaine. Dans cette grande fresque dépressive, Fincher rend hommage au cinéma qu’il aime (les ombres de Brian DePalma et Sidney Lumet planent) et révolutionne sa propre esthétique, optant pour un réalisme rigoureux qui tranche avec son passé de fils de pub.

Reflet dans un œil d’or

Il continue de surprendre avec ses deux derniers films, LÉtrange histoire de Benjamin Button, conte philosophique et romantique, et The Social Network, brillante chronique de mœurs sur notre société de communication. En s’éloignant de son genre de prédilection, il prouve sa capacité à exceller dans un cinéma plus intime et psychologique et se révèle grand directeur d’acteurs, qualité passée jusqu’alors inaperçue, éclipsée par sa virtuosité formelle.

La sortie de Millenium marque son retour au thriller. La BO lorgnant de plus en plus vers la techno soft d’un Soderbergh et l’atmosphère ouatée aussi glaciale et aseptisée qu’un écran Apple poursuit sa réflexion sur le numérique initiée dans The Social Network. La beauté des plans et des cadrages laissent pantois, la façon de construire un puzzle en montage parallèle aussi, avec le zeste d’humour pour se « fincher » du flic old school pendant que la pupille de la nation, superbe personnage toujours aux marges de la société fait des sauts de logique et d’absorption mémorielle vertigineux sur son PC. Magnifiquement réalisé, Millénium est un divertissement haut de gamme. Même si l’orfèvre ne semble pas plus intéressé que ça pour fouiller les nombreuses pistes en poupées russes, depuis les alcôves nazies jusqu’aux relations SM, Millénium croise trop de thèmes chers à Fincher pour être un opus mineur. Comme si les échos de ce film de commande avec ses œuvres plus personnelles lui suffisait (il a d’ailleurs décliné la réalisation des tomes suivants). En somme, Millénium luit comme un magnifique reflet se son oeuvre toute entière, assumé et maîtrisé de bout en bout.

Alban Liebl et Luc Hernandez

Sortie le 18 janvier. Millenium : les hommes qui n’aimaient pas les femmes de David Fincher (Etats-Unis-Suède)

avec Daniel Craig, Rooney Mara, Christopher Plummer, Stellan Skarsgard…

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