Il y a des scènes qu’on aurait préféré ne pas avoir vues. Comme celle du dîner d’adieu entre Edgar J. Hoover et son amant à la fin du dernier Clint Eastwood. Voir deux amants grabataires, l’un tremblant comme s’il était atteint de parkinson, manquant de s’écrouler même assis, et l’autre gonflé comme comme une bouée pneumatique sous la ceinture, c’est déjà pas très folichon. Mais quand en plus les deux acteurs, plutôt seyants au demeurant, se retrouvent noyés sous dix centimètres de caoutchouc épidermique ridé pour finir par ressembler à Coluche dans Banzaï , mais après la piqûre de moustique, là ça devient franchement du comique involontaire. Alors à partir de ce moment-là, entendre la musique de Clint Eastwood himself jouant du piano Bontempi d’un doigt sur des nappes synthétiques aussi inspirées qu’un pianiste de bar resté seul un soir de Noël, ça relève soit de l’inconscience sénile (y aura-t-il quelqu’un qui aura le courage un jour de lui dire qu’il n’est pas musicien ?), soit du suicide artistique.
Colossale finesse
C’est d’autant plus dommage qu’Eastwood tenait évidemment un sujet en or, assez proche de Mémoires de nos pères, à savoir comment un homme de l’ombre a sacrifié sa vie personnelle et falsifier l’histoire officielle pour maintenir un pouvoir conservateur à la tête des Etats-Unis. Malheureusement, le mauvais scénariste de Harvey Milk, Dustin Lance Black, comme le titre du film l’indique, préfère le mélo des familles à l’analyse politique. Le personnage d’Hoover s’en retrouve constamment enjolivé, ses contradictions politiques jamais discutées, et son homosexualité, savamment expliquée par une mère castratrice qui le pousse au travestissement dans une subtile scène de psychologie oedipienne.
Au lieu d’une histoire de l’Amérique vue par la lorgnette des hommes de l’ombre, on aboutit à un mélo poussif et hypocrite (cachez ce racisme et cette homosexualité qu’on ne saurait voir), refoulé comme son prétendu personnage. Malgré une caméra souvent inspirée, plus fluide et mouvante qu’à l’accoutumée, et un Leo Di Caprio au sommet quand on a la chance d’apercevoir un bout de sa vraie peau, J. Edgar est bien un vrai film de beauf, assez homophobe dans sa façon d’envisager l’intimité de Hoover, et on ne peut plus lâche et droitier quand il s’agit de dédouaner Hoover de ses responsabilités quant à ses mensonges et aux conséquences politiques de ses actions. La façon qu’a le film a de sombrer dans son dernier tiers dans le mélo de pacotille avec choeurs christiques en surgelé pour accompagner le piano manchot, montre à quel point les vieux démons réactionnaires du vieux Clint, on ne peut plus présents dans ses trois derniers films (Invictus, Au-delà, J. Edgar), ont repris le dessus. Lui, pour le moment, reste sévèrement en-dessous.
L.H.
J. Edgar de Clint Eastwood (2h10) en salles depuis le 11 janvier.

