Les neuf arrondissements de Lyon et la mairie centrale viennent de se jumeler avec les meilleurs breuvages des vignes beaujolaises. L’occasion d’une balade gourmande au fil de la route des vins, de Saint-Amour au mont Brouilly, parmi les dix crus du Beaujolais.
L’automne est à nos trousses et la course est perdue d’avance. Pourtant, il suffit de reprendre la route – celle des vins du Beaujolais – pour disposer d’un sursis et goûter encore à l’insouciance estivale et à l’imprévu des vacances. Visite d’un château, balade sur les chemins viticoles, déjeuner gourmand, dégustation au caveau… Septembre 1936 avait le parfum nouveau des congés payés et voyait paraître les décrets des premières AOC (Chiroubles, Fleurie, Chénas, Morgon et Moulin-à-vent). Septembre 2010 dévoile une signalétique de la route des vins du Beaujolais installée en début d’année, invitation à sillonner le territoire et ses dix crus, sans oublier les appellations Beaujolais, Beaujolais villages et Beaujolais blanc. Au départ du plus septentrional des crus, le Saint-Amour, – notez les petits cœurs « kitchounets » ça et là dans le village –, on met cap au sud pour traverser un océan de vignes prêtes à donner tout leur jus. Sous le bourg de Saint-Amour-Bellevue, une table d’orientation dévoile le parcours à venir avec en point de mire le cône volcanique du mont Brouilly, destination finale de l’itinéraire. Au fil des semaines, ce paysage de coteaux va se fondre dans un camaïeu de jaunes et d’orangés et virer au rouille. Les vendanges seront alors passées, le vin sera en train de se faire dans les cuvages.
Dolce vita et Toscane postiche
Pour le moment, on navigue dans la verdure jusqu’à Juliénas où des châteaux du XVIIIe siècle annoncent le menu patrimonial de la région. Ces demeures se dérobent souvent, restent secrètes, masquées derrière des arbres centenaires ou des murs couverts de lierre. C’est parfois juste l’éclat des tuiles vernissées qui attire l’attention. La maison de la Dîme, elle, (500 m après la sortie du village en direction de Cenves, maison privée) offre à tous sa façade du XVIe siècle et son élégante double rangée d’arcades. C’est là que se prélevait l’impôt sur la récolte pour le chapitre de Saint-Vincent-de-Mâcon dont dépendait Juliénas jusqu’à la Révolution. L’architecture italianisante de la maison sied bien à la dolce vita du moment, quand la lumière donne un air de Toscane aux environs. Passé Chénas, les ailes d’un inattendu moulin à vent, emblème de l’appellation, domine le village de Romanèche-Thorins. L’ouvrage construit au XVe siècle dispose toujours d’un mécanisme d’origine et le domaine viticole propriétaire de cet ancien moulin à céréales y a installé son caveau de dégustation. Notez que Denis Chastel-Sauzet, en plus de ses Moulin-à-Vent, Fleurie, Chénas et Chiroubles, propose de savoureux nectars et jus de fruits (pêche de vigne, poire williams, raisin blanc).
Râble de lapin et œufs meurette
Plus bas dans la plaine, à deux pas du Hameau du vin de Georges Dubœuf, se tient une des bonnes tables du parcours : Les Maritonnes. Les propriétaires, Willemina et Hans Meijboom, un couple de Néerlandais, s’amuse à dire qu’ils se sont perdus ici alors qu’ils cherchaient à acheter une maison entre Lyon, Mâcon et Genève. Les voilà depuis dix ans à la tête d’un restaurant et d’un hôtel de 25 chambres avec piscine ! La récente décoration intérieure apporte des touches de couleurs et un souffle nouveau à la salle à manger ouverte sur le parc. Olivier Degand, chef de cuisine, vient de les rejoindre. Les œufs meurette au Moulin-à-Vent resteront un incontournable de la maison et l’automne apportera des saveurs de rentrée. Le râble de lapin laqué, senteurs de sauge et citron nous avait fait bonne impression. La carte des vins donne la part belle aux crus du Beaujolais. Les « Secrets de cave » et la suggestion du mois affichent coups de cœur et valeurs sûres et une fidélité à des vignerons comme Jean-Marc Despres dont le Fleurie (Domaine de la Madonne) est un compagnon idéal de la table. Il faut grimper absolument à cette madonne pour découvrir ce climat perché sur la colline et admirer le complexe puzzle des parcelles de vignes.
Château Fleurie et récolte à la main
En contrebas, au cœur du village de Fleurie, la famille Matray (Château du Bourg) – Bruno, Denis et Patrick, trois frères vignerons – a aménagé un lieu de dégustation original : un café des années 1920 avec boiseries Art déco et miroirs, des tables bistrot, un zinc d’époque et des réclames anciennes. L’épouse de Bruno, Véronique, guide de pays, vous emmène en balade sur le coteau de Montegenas jusqu’à une cadole, cabane à outils et abri pour le mauvais temps, un lieu parfait pour discuter du métier de vigneron d’aujourd’hui, du travail au fil des saisons, dans un secteur pentu qui oblige à travailler encore souvent à la main. Revenu au « café », une dégustation commentée nous éclaire sur la vinification. Le beau millésime 2009 montre tout le potentiel de garde de ce cru ; des cuvées spéciales liées à des climats particuliers laissent s’exprimer les terroirs ; les cuvaisons plus longues délaissent les fruits rouges pour des notes de fruits confits…
Le Nôtre et le Roi Soleil
La route se poursuit vers Chiroubles –aller-retour possible vers la Terrasse de Chiroubles pour le point de vue, le chalet de dégustation et le petit sentier des crus (1,6 km). Puis on retrouve Villié-Morgon (caveau dans les caves du château de Fontcrenne, face à la mairie), Régnié-Durette et les deux clochers de son église dessinée par Pierre Bossan, l’architecte de Fourvière. On file alors directement à Odenas, sur le territoire du Brouilly, jusqu’à l’éblouissant château de La Chaize. Jules-Hardouin Mansart signa les plans de ce petit Versailles édifié entre 1674 et 1676. Et André Le Nôtre, ceux des jardins ! Tel un Roi Soleil, La Chaize joue avec les superlatifs : la plus vaste propriété du Sud de la Bourgogne (99 ha de vignes d’un seul tenant, classés en appellation Brouilly), la plus longue cave du Beaujolais (108 m), un des rares domaines restés entre les mains de la même famille depuis le XVIIe siècle, propriété actuelle de la marquise de Roussy de Sales. La viticulture marque l’identité des lieux comme en témoigne le vaste bâtiment du cuvage, classé à l’inventaire des Monuments Historiques avec l’ensemble du patrimoine bâti. La cave voûtée, au sol ratissé comme un jardin zen, impose silence et méditation et la soixantaine de foudres cerclés de peinture rouge semblent dessiner un décor de théâtre en sous-sol. À l’étage au-dessus, l’immense charpente est tout aussi impressionnante. L’accueil est ici convivial, presque familial. À condition d’avoir prévenu de votre passage, vous voilà conduit à la cave et invité à déguster l’excellent millésime 2008 ou une cuvée « Vieilles vignes » à l’élevage prolongé en fûts de chêne. Il arrive même que l’on confie aux visiteurs la clé du vaste portail pour accéder aux jardins. Le potager en étoile, fait de 72 rayons cultivés, bordé de buis au pourtour et de lavandes taillées au centre est une splendeur. Entre groseilliers, dahlias et cardons, nous reviennent en mémoire les arômes de framboise du Brouilly 2008 et la touche florale rappelant la pivoine. Des souvenirs d’été…
Philippe Vouillon
Crédits Photos : Gillet Inter Beaujolais
